99 ans de bonheur l’ont gardée jeune!
Maintenant que j’ai rencontré sœur Annette Pérusse, je peux affirmer que ce qu’on dit des épouses du Christ est vrai: Il les garde jeunes, joyeuses et lucides! Sa vie? Bien remplie! Mais pas remplie à la façon d’aujourd’hui. Remplie, parce que pleine de sens et de bonheur. Remplie, parce que donnée. Donnée aux “Sœurs missionnaires de Notre-Dame d’Afrique”. Donnée plus particulièrement aux Africains.

«Si vous pensez qu’on était malheureuse dans ce pays-là! On a tellement ri! Les aventures qu’on a vécues, j’en aurais des centaines à raconter!»
Photo Sophie Bouchard
Annette Pérusse est née en 1908. Elle a trois sœurs et un frère. Son père décède à l’âge de 40 ans, frappé par un train. Elle n’a alors que quatre ans. Comme la plupart des jeunes filles de St-Grégoire, elle reçoit son éducation des Religieuses St-Joseph de St-Vallier.
Elle a à cœur d’aider sa mère restée veuve. Mais à l’intérieur d’elle-même, il y a un secret. Un secret dont elle ne parle jamais. «J’ai toujours, toujours été attirée vers les pauvres, les démunis, que ce soit physique ou intellectuel.»
Alors qu’elle atteint l’âge adulte, des religieuses d’Afrique passent par les maisons de son village en laissant un brochure pour faire connaître leur mission. «On y expliquait leur vocation: aller en Afrique pour les pauvres, pas pour le gouvernement, les villes et les provinces riches! Mais pour les pauvres!»
Elles étaient passées pendant qu’Annette était partie travailler. Sa mère lui tend donc le dépliant. «Je ne savais pas qu’il y avait des sœurs qui allaient en Afrique! Et à cette époque-là, une jeune fille ne partait pas seule pour l’Afrique, sans soutien. Avant de les connaître, j’avais un désir né, mais il n’y avait pas de possibilité.»
Son rêve secret, qu’elle ne pensait pas pouvoir réaliser, semble maintenant à portée de main! Sans qu’Annette le sache, sa petite sœur a le même désir qu’elle. Elles gardent toutes les deux au fond d’elles-mêmes cet appel caché et précieux en attendant le moment de pouvoir y répondre.
Entretemps, la vie continue et les deux sœurs sont actrices à l’occasion à la salle paroissiale. «Un jour, le curé demande à ma petite sœur ce qu’elle veut faire dans la vie. “Moi, monsieur le curé, je serai une actrice ou bien une sœur.” Il lui a répondu un peu paniqué: “Ma fille, ça presse! Il faut entrer au couvent!”», se rappelle sœur Annette en riant.
Sa sœur se rend discrètement chez les Sœurs d’Afrique à Québec. Les religieuses lui confirment qu’elle pourrait entrer sans délai. «Mais ma sœur n’en a pas parlé tout de suite. De mon côté, je n’en avais jamais parlé non plus. Dans ce temps-là, c’étaient les grands secrets…»
Après un certain temps, sa mère lui apprend que sa petite sœur veut entrer chez les Sœurs d’Afrique. C’est alors qu’Annette révèle à sa mère que c’est aussi son désir. «Ma mère m’a répondu: “Pauvre petite fille, vous ne pourrez pas entrer les deux ensemble au couvent!”»
Annette se dit que c’est sûrement le Seigneur qui l’a permis. Elle reste donc avec sa mère pour l’aider. Sa mère lui promet qu’elle pourra entrer au couvent l’année suivante.
Mais l’année suivante, Annette n’ose même plus parler de son désir: «Quand maman a vu ma petite sœur partir en 1930 pour l’Afrique pour ne jamais revenir, la peine qu’elle a eue! Je me suis dit que c’était impossible, que je ne pourrais jamais partir.»
Mais grande chrétienne, l’année suivante, sa mère l’invite à répondre à l’appel du Bon Dieu: «Annette, tu ne resteras pas ici pour sacrifier ta vocation pour moi! Non, c’est ta vocation et tu dois partir!» Annette se rend compte qu’elle rendrait sa mère plus malheureuse en restant auprès d’elle qu’en partant pour l’Afrique.
Enfin l’Afrique!
«Je suis partie! J’avais 23 ans.» Elle doit d’abord passer par l’Angleterre pour recevoir une formation préparatoire à sa mission. Puis, après deux ans, elle arrive enfin en Afrique, plus précisément en Tanzanie.
«On m’envoie dans ce qu’on appelle la brousse. Quand une petite Canadienne de Québec tombe là-dedans…! Il y a un petit hôpital et une équipe allemande, dont quelques sœurs. Et l’école où je dois travailler est formée de 400 Hollandaises. Je suis toute seule de ma “gang”. Il n’y a pas d’auto, pas d’électricité, pas de chemin, on circule à pied, on monte les collines pour aller chez les pauvres.» Sans compter les bestioles de toutes sortes, une hygiène et une culture différentes. Sœur Annette est complètement dépaysée!
«Je commence à enseigner dans une école avec des petits Noirs. Ah! C’est ma vocation! Je les aime ces petits enfants-là, ce n’est pas possible! Les petits enfants doivent marcher cinq miles dans la brousse, pour venir à l’école des sœurs. Ils arrivent pourtant en riant, avec leurs belles dents blanches.»
«On a un petit salaire de famine, juste assez pour s’habiller avec une petite robe de coton puis manger comme les Noirs. Je mange du riz ou du maïs trois fois par jour, même le matin! Au déjeuner, pas de pain, pas de beurre, pas de confitures. Nous sommes tombées malades après trois mois.» Un médecin allemand doit intervenir pour les obliger à manger mieux et ainsi préserver leur santé.
«Les petits Noirs me jouent des tours. Quand ils arrivent en retard à l’école, je dis “la cloche a sonné”! En fait, il n’y a pas de cloche. C’est une roue de bicyclette sur laquelle on tape avec une barre de fer! Là-bas, les gens utilisent le soleil pour savoir l’heure. Les petits Noirs se justifient: “C’est le soleil, ma sœur! Il ne s’est pas levé ce matin!” Je ne pouvais pas gronder ces enfants-là!», ajoute-t-elle avec tendresse.
Parfois, les sœurs circulent en bicyclette. «Moi, je ne suis pas habile. Je tombe tout le temps. Mais la Hollandaise —les Hollandais viennent au monde sur une bicyclette— elle file et moi je suis par terre. Je me relève en me disant: “la Canadienne est pas diable”!», explique-t-elle avec simplicité.
Leur escapade les conduit dans un patelin où elles aperçoivent une vieille femme et un petit garçon. «Quand le petit garçon nous voit arriver, toutes habillées de blanc, sur une bicyclette, il pense que c’est une bête! Puis la vieille aussi! Le petit s’est mis à crier et s’est sauvé. La vieille me dit “Ma sœur, il y a des cornes… mais il n’y a pas de queue!” Comment voulez-vous que je ne sois pas heureuse là-dedans?», termine-t-elle en s’esclaffant!
«Ils ont le cœur pour recevoir! La charité, le partage! À une autre occasion, accompagnée d’une vieille sœur allemande, je rencontre une femme qui n’a qu’une petite poule. Elle envoie son petit garçon courir après la petite poulette pour la faire cuire pour les sœurs. On a beau refuser, lui dire qu’on a apporté des sandwichs dans notre besace, rien à faire. Elle nous sert tout ce qu’elle a. Il y avait peut-être encore des plumes après, mais ce n’est pas grave. Ça ne tue pas!», ajoute-t-elle en riant.
À l’hôpital aussi il arrive des événements qui font beaucoup rire sœur Annette. «Il y avait une petite infirmière africaine fraîchement sortie de l’école. Elle entre dans la chambre d’une sœur une nuit et voit les dents de la sœur dans un verre d’eau. Elle part en hurlant! “C’est une sorcière! Ils lui ont arraché les dents!” Elle ne savait pas qu’on portait des dentiers. On lui a expliqué.»
«Une autre fois, un vieux père blanc qui avait pris la parole dans la chapelle —heureusement qu’il avait son livre— tout à coup a perdu son dentier. Les gens ont pris la fuite!», termine-t-elle avec peine, tant elle rit en se rappelant cette anecdote. «Si vous pensez qu’on était malheureuses dans ce pays-là! On a tellement ri!»
Pendant la Deuxième Guerre mondiale, sœur Annette est envoyée en Éthiopie. «Comme, je connais l’anglais, on me demande si j’accepte de sacrifier mes petits enfants de Tanzanie. Je suis partie pendant deux ans et demi. Quand je suis revenue, évidemment, mes petits avaient grandi! “La maman qui rit toujours est revenue!”, disaient-ils.» Les retrouvailles sont pleines de joie, de part et d’autre!
Une question de dignité
Dans la mission qui lui est confiée, sœur Annette n’a pas à soigner les lépreux. Mais un jour, alors qu’elle circule en ville, elle voit des gens qui s’avancent. «Ils n’ont pas de mains, pas de pieds. “Bonjour maman!”, qu’ils me disent. Je leur demande qui ils sont, ce qu’ils font. “Bien, on vient pour se faire soigner. On a marché dix milles pour venir ici.” Il n’y a pas d’autobus là-bas…»
Sœur Annette explique que les lépreux ne sont pas admis dans les hôpitaux. «Ils viennent à pied, sur des moignons pour recevoir des médicaments. On ne leur donne pas des médicaments pour une semaine, sinon, ils prendraient tout d’un seul coup, le même jour.»
Elle visite ensuite leurs maisons: une cabane faite avec de grandes boîtes de carton. «Quand j’ai vu ça, je me suis dit “ce sont des humains, comme moi, des frères, des sœurs”.» C’est pourquoi à la fin de ses journées de travail à l’école, elle leur apporte de la nourriture et des vêtements. «Je courrais!»
Affligée de la situation dans laquelle se trouvent ces lépreux, elle décide d’aller au gouvernement pour plaider en leur faveur. Elle fait appel à une dame hollandaise chirurgienne. «Elle aime les Noirs autant qu’une religieuse et elle a du poids auprès du gouvernement africain. Je lui demande de parler aux dirigeants pour la condition des lépreux. J’ai réussi. Ils ont bâti un grand abri, une sorte maison pour eux.»
«Une fois, une lépreuse arrive chez moi avec un beau petit bébé. Quand je lui demande à qui est le petit, elle me répond que c’est le sien. Mais quand je lui demande qui est le père, elle me dit qu’il n’en a pas, que c’est le Bon Dieu qui lui a donné. Le Bon Dieu, il est «flush» (généreux)!», ajoute sœur Annette, taquine.
S’en suit une conversation des plus savoureuses. La lépreuse lui demande si sœur Annette a des enfants. «Je ne suis pas venue ici pour ça!», lui objecte-elle. Elle la questionne aussi pour savoir si elle sait comment on fait les bébés. À quoi sœur Annette répond qu’évidemment elle sait!
«Mais la lépreuse ajoute: “Nous, parfois la nuit, on dort ensemble, on se réchauffe. Et, tu sais, quand on se réchauffe…” Est-ce qu’on peut aller faire la leçon à ces pauvres gens-là, demande sœur Annette? Elle était ravie d’avoir cette petite fille. Au début, c’était le Bon Dieu qui lui avait donnée, mais finalement, elle admettait que c’était parce qu’elle s’était réchauffée! On en vient toujours à la vérité!», complète-t-elle, espiègle.
«La pauvreté en Afrique… Moi, j’ai des images, du cinéma dans ma tête, si je vous racontais tout…»
«Il y avait une vieille femme, pauvre et malade. Elle restait seule avec son petit chien et ne voulait pas aller se faire soigner. J’avais pitié d’elle. Je courrais encore! C’était dans la brousse. Il fallait marcher un gros 20 minutes! Un jour, je courais comme d’habitude. De loin, j’entends pleurer son petit chien. Elle était morte. Qui l’a pleurée? Son petit chien.»
«La première fois que j’ai vu les salons mortuaires après être revenue au Québec, j’ai dit: “je capote!” Des fleurs, des gens qui rient, qui parlent. Puis je pense à cette femme, seule, morte avec son petit chien… Des scènes comme ça sont encore présentes en moi.»
Préparer des successeurs
Quand la Tanzanie devient indépendante en 1964, les sœurs commencent à livrer un combat “culturel” pour qu’on envoie aussi les filles dans les écoles. «Quand on a un jour de congé, on part dans les collines pour aller faire comprendre aux gens qu’il faut envoyer aussi les filles à l’école.»
Les Sœurs d’Afrique forment une école d’infirmière. De son côté, sœur Annette éduque des institutrices africaines pour assurer une certaine pérennité. «Parce que nous, on n’est pas éternelles! De toute façon, le pays ne doit pas toujours dépendre des étrangers.»
Une intention qui était loin d’être présomptueuse puisque, en 1971, sœur Annette tombe malade. En Afrique, avec le matériel disponible, il est impossible de trouver ce dont elle souffre. «Un médecin allemand tranche: “Vous devez retourner au Québec”. J’ai répondu: “Jamais! Parce qu’au Québec, il y en a beaucoup des sœurs!” Mais le médecin a parlé aux supérieures et j’ai été obligée de revenir…»
Au Québec, les médecins découvrent qu’elle a un rein complètement infecté et qu’ils doivent lui enlever. Sœur Annette reste impassible devant le verdict. «Moi, j’avais vu tant de maladie et tant de misère…» On lui demande alors à qui il faut demander la permission pour lui enlever le rein. «Ils pensaient peut-être que j’allais demander à ma supérieure. J’étais effrontée! J’ai répondu: “Pardon monsieur? À qui faut-il demander? C’est mon rein? Alors, c’est à moi qu’il faut demander! Je vais me charger d’en parler avec ma supérieure. Mais vous, enlevez-le!” Ils devaient se dire: “Elle n’est pas barrée elle”!»
Par contre, c’est avec beaucoup de tristesse qu’elle se rend compte qu’avec un seul rein, elle ne peut plus repartir en Afrique. «J’avais 37 ans d’Afrique. Ça me faisait mal au cœur.»
Une fois rétablie, sœur Annette poursuit sa mission en faisant de l’animation missionnaire avec une équipe, dans les paroisses et les écoles du Québec. «Donc, je donne des témoignages avec mon équipe. Dans les écoles, les enfants aiment ça. Ils me trouvent drôle.» Cette nouvelle mission dure 20 ans! «J’ai arrêté à 80 ans!»
«Ils m’ont demandé ma recette. Pourquoi je suis heureuse. Ce que j’ai vécu? Bien sûr, j’ai vécu des maladies d’hôpital, j’ai fait une encéphalite, j’ai attrapé des maladies tropicales, j’ai été sûrement diminuée. J’ai perdu des plumes en Afrique!»
«Mais, je ne regrette rien. J’étais attirée vers les pauvres. Puis j’en ai eu beaucoup! Le Bon Dieu m’a donné la grâce, la vocation. Ça, c’est le résumé de ma vie, c’est pourquoi j’étais heureuse, pourquoi je n’ai pas flanché.»
«Je n’aurai jamais assez d’années devant moi pour remercier le Bon Dieu de tout ce qu’il m’a donné de connaissances du monde, du vrai monde qui souffre. Si je me plains dans la vie, c’est un péché pour moi. J’ai trop vu de gens sourire malgré l’indigence. Moi, je retournerais à pied.»
«Non. Heureuse, je l’ai toujours été et je le suis encore. Le Bon Dieu a dit, à la fin de vos jours, vous aurez le centuple. Je l’ai. Je ne suis pas toute seule comme d’autres. Je ne l’ai jamais été.»
NDLR: Un billet a également été publié en lien avec cet article. Il est disponible en version PDF pour les abonnés.
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