L’audace, vertu chrétienne
Le contraire de l’amour, ce n’est pas la haine, c’est la peur. Bien sûr, le contraire de l’amour, c’est aussi la haine. Mais cette formule-choc met en lumière une donnée majeure de la vie spirituelle. Les saints et saintes, ce sont des personnes qui ont osé. Car, comme le remarque le cardinal Newman, un être humain est de la terre, terrestre; un être saint est du Ciel, céleste. La croix est une folie pour le monde, saint Paul, vous le savez, l’a fort bien montré. Oser, c’est faire le saut du côté de la folie de la croix.
Car un des dangers de la vie chrétienne se trouve dans un embourgeoisement spirituel. En lisant la vie de Mario Dumont, je tombe sur cette phrase de René Lévesque, qui affirmait qu’un parti politique devrait inscrire dans ses statuts une date l’autodestruction. Sans quoi, précisait Lévesque, le parti devient gâteux, perd le souffle initial, s’abaisse dans la politicaillerie et occulte son objectif, qui est de servir le peuple. Il devient une bête de pouvoir. Il agit pour le court terme, généralement au détriment des intérêts plus durables du Québec. Il s’embourgeoise politiquement. Je ne vous invite pas, bien sûr, à l’autodestruction. Ce qui joindrait l’inutile au désagréable!
Il demeure que le passage au monde spirituel s’avère une entreprise quotidienne de recentrage. Un acte audacieux quotidien. Audacieux comme dans “oser”. Chaque jour, je dois oser repasser le pont entre deux mondes, dont l’un est agacé, dérangé par l’autre. Je dois oser chaque jour agir en trouble-fête pour certaines zones de mon être.
Un souvenir de collège: le vieux père Oscar Bélanger, qui était à Brébeuf toute une institution, fait le sermon lors de l’ordination au collège d’un ancien élève. «Je venais d’être ordonné prêtre, nous expliquait le vénérable père, je sortais tout ému de ma première messe. Je rayonne de joie. Je rencontre un vieux père dans le corridor. “Tu viens de dire ta première messe? Excite-toi pas, tu vas t’habituer.”» S’habituer. S’embourgeoiser. L’audace, ici, autant que l’espérance, est garée sur une voie d’évitement.
Car l’humain en nous ne va pas se laisser faire. Il est muni d’un arsenal assez redoutable contre ce qu’il juge une démarche excessive vers le spirituel. Bref, le mécanisme le plus naturel consiste à dénoncer un zèle qu’il estime intempestif. Car, comme dit l’adage, l’enfer est pavé de bonnes intentions.
Les Vierges folles ont probablement favorisé cette approche. C’était des femmes correctes, les Vierges folles. Elles faisaient à manger, lavaient le linge, se montraient plaisantes. Humaines. Elles se définissaient comme des femmes de bon sens. Il faut avoir du bon sens, n’est-ce pas? Va-t-on attendre toute la nuit avec la lampe prête, alors que leur maître se trouve peut-être aux confins des terres connues!
Et peut-être d’ailleurs ne reviendra-t-il jamais… Et puis, il faut comprendre les dictats du maître: être toujours prêtes, c’est un mot d’ordre général, auquel l’émotion du départ a vraisemblablement conféré un caractère coercitif. Des bonnes femmes, les Vierges folles, plaisantes, drôles, spontanées, «vraies», pas compliquées.
Des cigales qui chantent. Estimées dans leur communauté. Car elles n’étaient pas excessives. Elles savaient en prendre et en laisser. Des femmes modernes, capables de s’adapter, les Vierges folles. Aujourd’hui, elles auraient comparé la religion à un supermarché où l’on peut choisir ce que l’on désire. Car ce que l’on désire, n’est-ce pas ce qui est le meilleur pour nous?
C’est donc avec un certain sourire qu’elles regardaient les Vierges sages. Des bigotes sans doute, se disaient-elles entre elles. Des femmes axées sur la folie de la croix…. Les Vierges folles, des femmes embourgeoisées. En ce sens, Jésus dit un jour à sainte Catherine de Sienne: «Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimée.»
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