Nigeria: quand les apparences sont trompeuses
Éditorialiste au journal Le Devoir, Serge Truffaut écrivait sur le conflit au Nigeria dans l'édition du mercredi 10 mars 2010.
Massacre au Nigeria - Féodalismes religieux
Voici le commentaire que nous a inspiré ce texte, à l'AED, un texte qui a le mérite de soulever des questions rarement évoquées dans les médias d'ici.
Monsieur Truffaut,
Pour ce qui est du cas du Nigeria, est-ce qu’on peut seulement parler de conflit de nature interreligieuse? Pas selon l’archevêque catholique de Jos. Lui et plusieurs de ses collègues considèrent qu’il relève d’abord d’une mauvaise gestion de la vie sociale, politique et économique du pays. Bien sûr, on parle de conflits religieux parce qu’un groupe en attaque un autre. D’ailleurs en Afrique, de façon générale, appartenance ethnique et appartenance religieuse vont de pair. Alors quand un groupe en attaque un autre, bien sûr, cela peut sembler n’être qu’un conflit de nature religieuse.
Au Nigeria, si le conflit à des apparences de féodalisme religieux, ne l’est-il pas d’abord parce que ce féodalisme est solidement implanté dans tous les aspects de la vie, et même, jusque dans un gouvernement que les évêques catholiques nigérians n’hésitent d’ailleurs pas à critiquer régulièrement pour sa mauvaise gestion sociale et économique? Sur la question du féodalisme, il est certainement difficile de départager ce qui est proprement religieux des aspects plus séculiers de la vie, surtout là où la croyance en Dieu est encore considérée comme un aspect qui dépasse largement la sphère de la vie privée.
C’est pourquoi, du côté des Églises et des représentants musulmans, il est clair que le dialogue demeure la seule solution pour arriver à dépasser le féodalisme qui caractérise parfois (malheureusement), encore aujourd’hui, la façon de vivre de communautés de croyants, toutes religions confondues. Un dialogue qui ouvre la porte à la compréhension mutuelle, fermant ainsi la porte aux intégristes de tous genres qui, dans toutes les sociétés du monde, profitent de l’ignorance. Ignorance de la vie civile et religieuse.
En ce qui concerne la persécution des chrétiens dont vous parlez, l’auteur René Guitton venait il y a deux semaines, à notre invitation (Aide à l’Église en Détresse), parler de Ces chrétiens qu’on assassine (Flammarion). Le sujet, aussi difficile soit-il, a réveillé plusieurs esprits endormis, ou bien simplement mal informés, qui comprenaient mal que, parce que chrétiens, uniquement pour cela je le répète, on puisse être ostracisé, rejeté, torturé, voire assassiné. Et l’auditoire était essentiellement chrétien. Alors imaginez d’où l’on part.
Ceci étant dit, parler de la persécution des chrétiens n’exclut pas les autres types de persécution de notre esprit : persécution basée sur l’appartenance politique, persécution fondée sur le sexe, entre autres, semblent avoir encore de très belles années devant elles. À nous, comme citoyens de pays où la liberté est bien réelle et a été bien établie par des personnalités de grand courage, de les dénoncer et de travailler à leur élimination, avec intelligence et pacifisme.
Enfin, on pourrait vouloir éliminer les religions. Mais alors, que ferait-on de l’article 18 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qui rappelle la « liberté de pensée, de conscience et de religion. » ? Si cet article existe, c’est que ces libertés ont semblé essentielles à ceux et celles qui ont travaillé à la rédaction de cette déclaration. Tout comme la liberté d’expression à laquelle nous sommes si attachée, avec raison. Ignorer les unes, c’est ignorer l’autre.
