« On sortira de la violence en donnant des raisons d’espérer »
Avec les attentats perpétrés au mois d’août en Algérie, des souvenirs douloureux sont réapparus : ceux de la vague d’attentats des années ’90. Ceux-ci avaient fait plusieurs milliers de victimes, dont des religieuses impliquées socialement à Alger, des prêtres, des évêques et la communauté trappiste désormais très connue des Frères de Tibérine.
La situation n’est pas aussi tragique que dans la dernière décennie du 20e siècle. Par-contre, elle demeure très préoccupante puisqu’elle se situe dans l’esprit que le 11 septembre 2001 a renforcé : un esprit de fondamentalisme religieux. Un esprit qui ne se retrouve pas seulement chez les musulmans, est-il nécessaire de le préciser bien humblement… Bref, dans ces situations extrêmes, certaines paroles ont du poids, dont celles de Mgr Henri Teissier, archevêque émérite d’Alger. « On sortira de la violence en donnant des raisons d’espérer », confiait-il à l’Aide à l’Église en Détresse (AED) en juin dernier, lors de son passage au Congrès eucharistique international de Québec. « Tout homme trouve une raison d’espérer quand il rencontre des frères, qu’il s’aperçoit que nous ne sommes pas des ennemis, que nous sommes faits pour être les enfants de la même famille et d’un même père. Ce qui est encore plus évident quand on est dans une société croyante comme c’est le cas en Algérie ».
Ces paroles toutes imprégnées d’Évangile, c’est un homme qui aime profondément le peuple algérien qui les prononce. Quelqu’un qui n’a jamais vu son travail de mission comme celui d’une croisade moderne au cœur de l’Islam mais plutôt comme une présence de l’Évangile au cœur d’un monde où il est souvent vécu même s’il y est méconnu. Ordonné prêtre en 1955, il choisit cette option au nom du don de Jésus. « Parce que je pense que le don que Jésus nous a fait, il faut qu’on le mette en relation avec tous les peuples de la terre et avec toutes les personnes. »
Durcissement et tensions gouvernementales
Le 28 février 2006, le gouvernement algérien a adopté une loi qui prévoit des peines de prison pour ceux qui évangélisent les musulmans. Cette loi est maintenant appliquée avec force, en particulier envers les groupes évangélistes accusés de prosélytisme. Le problème est surtout lié à la conversion de familles musulmanes au christianisme. Une situation très nouvelle dans une Algérie qui avait surtout l’habitude de voir débarquer des chrétiens d’origine étrangère, mais qui ne s’imaginait pas que ses propres citoyens puissent devenir chrétiens. Les chrétiens étaient donc tolérés, et même acceptés et respectés, dans la mesure où ces étrangers travaillaient au bien commun. La constitution prévoit d’ailleurs la libre expression du culte. Celle-ci stipule par ailleurs que l’Islam est la religion officielle et la République algérienne, bien que laïque, « considère l’Islam comme constitutif de son identité collective. »1 Faut-il croire que les nouvelles dispositions légales introduites en 2006 ne sont destinées qu’à certaines Églises protestantes un peu trop enclines au prosélytisme? Peut-être, car la majeure partie des conversions observées le sont dans la région de la Kabylie où la présence protestante est forte. Par contre, toutes les Églises, y compris la catholique, se sentent maintenant concernées et menacées par ces mesures.
Un pays sous respirateur
La vie sociale est par ailleurs difficile, dans un pays qui bénéficie pourtant d’une exportation pétrolière qui lui rapporte des milliards de dollars par année. Un gouvernement autoritaire, « une administration paralysante et un système bancaire obsolète »2 rendent difficile la vie quotidienne. Cette situation aurait même créé un secteur informel important « qui représente la moitié de l’économie et fait survivre des millions de personnes »2. Officiellement, le chômage atteint 17 pour cent mais les experts estiment que le chiffre serait plus élevé. Un projet de développement, que d’aucuns dépeignent comme ambitieux, a été lancé par le président Bouteflika. L’objectif est de créer, à coup de milliards, des millions d’emplois. Des projets de tramway pour la capitale, Alger, de trains et d’une autoroute traversant le pays d’est en ouest ont pris du retard, trois ans après leurs lancements.
Sur un autre registre, l’organisme international Transparency international (TI) classe l’Algérie, dans son dernier rapport annuel sorti en septembre, au 92e rang du classement général des pays les plus corrompus de la planète. « L’administration est l’objet de toutes les critiques : la lenteur, l’incitation à la corruption sont autant d’éléments accablants qui freinent toute tentative d’avancée à l’heure où les autres pays se conforment de plus en plus aux exigences mouvantes du monde moderne », affirme TI. De plus, l’organisme estime qu’il y a un « manque de volonté politique afin d’endiguer le phénomène de la corruption » et « la répartition de la richesse demeure inégale. »
Présence chrétienne, présence sociale : présence eucharistique!
Dans ce contexte, l’Église catholique continue le travail social qu’elle effectue depuis nombre d’années. Hôpitaux et écoles sont des composantes d’une présence chrétienne, et catholique en particulier, discrète mais toujours efficace. C’est une présence qui ne regarde pas l’identité religieuse avant tout, mais la personne humaine. Ni plus ni moins qu’un dialogue pratique entre musulmans et chrétiens. Mgr Teissier prend l’exemple de religieuses qui ont organisé une fête dans un hôpital du quartier populaire de Babeloued à Alger. Ce sont des enfants qui ont présenté un sketch à d’autres enfants qui, eux, sont hospitalisés. Tous sont musulmans, mais c’est l’Église qui a joué un rôle essentiel de médiation dans le cadre de cette activité. « Ils ont ainsi réalisé quelque chose qui est perçu comme étant aussi un don de l’Église; mais c’est aussi un don que ces frères nous font en nous accueillant », précise Mgr Teissier. Pour lui, « c’est un exemple » de bonne relation entre chrétiens et musulmans.
Un exemple chrétien d’autant plus probant que ces mêmes religieuses ont été témoins de la mort de leurs compagnes dans les violences des années ’90. Deux d’entre elles ont été assassinées, à moins de 50 mètres de celles qui, aujourd’hui, ont repris le flambeau. « Je pense que c’est tout à fait significatif de ce que l’Eucharistie nous invite à vivre », explique Mgr Teissier. « Le don de sa vie, que l’innocent par excellence qu’était Jésus a vécu, il a été vécu par ces deux sœurs ». Aujourd’hui, les autres « reprennent les travaux de la charité, de l’engagement transfrontalier », dans un quartier où tout le monde « sait ce qui est arrivé. » Pour Mgr Teissier, c’est « une réalité qui est profondément en lien avec le cœur de l’Eucharistie : transformer la violence humaine, qui conduit à la mort de l’innocent, en un don de soi-même qui va au-delà de toutes les violences. Parce qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. »

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AED
Débat sur la liberté de changer de religion
Alors, comment continuer dans un contexte de tension créé par la nouvelle loi anti-conversion? Ce n’est pas facile certes, mais la réaction de la population est, elle, encourageante. Cette tension « a suscité une prise de conscience extrêmement remarquable chez beaucoup d’Algériens musulmans qui se sont exprimés dans la presse et de diverses manières », remarque Mgr Teissier. « Il y a pratiquement un débat sur la liberté de conscience et la liberté de changer de religion. Je ne pense pas que cela soit déjà arrivé sous la forme d’un débat public dans un pays arabo-musulman depuis que l’Islam existe », estime-t-il. Cette loi susciterait donc au moins quelque chose de positif? « C’est un fait positif », acquiesce l’archevêque émérite, malgré les crispations que le débat peut susciter dans l’administration gouvernementale. « Comme nous sommes tous très fragiles [comme chrétiens], évidemment, c’est un problème. » Mais le soutien de la société est « tout à fait remarquable », soutient-il. Une raison d’espérer!
1. Atlas des religions 2007, La Vie-Le Monde.
2. Article de Karim Aït-Oumeziane, « La malédiction pétrolière », journal Alternatives octobre 2008
