Hans Küng, prêtre et théologien rebelle (2) - Provocations romaines
NDLR : Suite à la publication du Tome II des Mémoires de Hans Küng, je vous propose une analyse de son livre. Compte tenu de sa longueur, nous vous la présentons sous forme d’une série de onze articles intitulée « Hans Küng, prêtre et théologien rebelle ».
Hans Küng qui avait été invité au Concile Vatican II (1962-1965) comme expert (péritus) est devenu par la suite profondément frustré. Pour lui, après le Concile, "les provocations romaines" (p.30) ont été intolérables: vision moyenâgeuse de la Curie, positions de Paul VI sur la liberté religieuse, célibat ecclésiastique, régulation des naissances, avortement et primauté papale; proclamation par Rome de Marie Mère de l’Église et refus du Magistère de remettre en question les dogmes de l’Immaculée Conception et de l’Assomption, etc.
Alors, les progressistes (Suenens et Bugnini) auraient été tassés dans le coin. Le Concile s’effondre! On doit oublier la participation du clergé et du laïcat à l’élection des évêques. Le système romain reste centralisé et statique; on refuse une véritable réforme liturgique. Quant à l’œcuménisme, la reconnaissance mutuelle des ministères et le partage eucharistique sont repoussés aux calendes grecques. Le pouvoir romain se durcit: nominations d’évêques et de nonces apostoliques plus fidèles au Vatican qu’à l’esprit évangélique (p.36), un droit canon médiéval qui empêche le renouveau, une domination absolutiste de l’Église, etc. tout en exigeant "une fidélité totale à la ligne romaine comme de bons fonctionnaires" (p.37-38). Nous avons aujourd’hui un système qui "s’autoreproduit… c’est la mouvance de l’esprit romain". Küng réclame l’élection du pape au suffrage universel en accusant "la Curie autoritaire de mettre au pas l’épiscopat du monde entier à la manière du Kremlin" (p.41). Grand admirateur du théologien réformé Karl Barth, il se désole de voir les grands théologiens Balthasar et De Lubac se ranger du côté des conservateurs en 1967-1968.
Hans Küng a une admiration incommensurable pour Jean XXIII tout en accusant Paul VI "d’avoir fait perdre à l’Église le capital de confiance et d’espérance qu’elle s’était acquis au début du Concile" (p.45). Que faire, se demande Küng? Résister, se résigner ou partir? Dès 1967, il est bien décidé à ébranler les colonnes du temple en restant catholique et en remettant en question les dogmes mariaux, ainsi que l’infaillibilité du Pape. Pour lui, le Magistère ne peut pas détenir la Vérité, "car cela est bibliquement et historiquement faux" (p.46). À cette époque, il remet également en question le célibat ecclésiastique ("les presbytères se vident", dit-il) tout en réclamant le sacerdoce pour les femmes.
En juin 1967, Paul VI proclame l’encyclique "Sacerdotalis cealibatus" qui prend la défense du célibat des prêtres. Küng se déchaîne en accusant la Curie de "mépris crasse de la collégialité" (p.55). Il ne digère pas les écrits de Paul VI encourageant le culte marial, ni le voyage du Pape à Fatima (13 mai 1967) "lieu d’apparitions douteuses (sic !!)… au mépris des femmes… car ces apparitions exaltent une femme asexuée, vierge et mère". Küng méprise au plus haut point, Lourdes, La Salette et Fatima en disant que "le Concile a rejeté tout document en l’honneur de Marie" (p.57).
Le 30 juin 1968, Paul VI publie "Profession de foi" sans consulter le peuple de Dieu. Küng aurait souhaité un référendum planétaire. Il pourfend le Saint-Père parce que ce document n’était pas adapté au monde moderne. Il en profite pour remettre en question la Cène, la transsubstantiation et le péché originel tel que définis par le Magistère "qui ne se situeraient plus sous l’horizon de l’homme moderne" (p.66).
"L’inquisition romaine craint la lumière", hurle Küng. Il ridiculise la primauté et l’infaillibilité du Pape. Il ne digère surtout pas la théologie néoscolastique traditionnelle. Il veut "des discussions scientifiques, objectives et sans contrainte" (p.69) tout en se prononçant pour le divorce, les mariages mixtes et la régulation des naissances. Il crie haut et fort en mai 1970: "Agissez selon votre conscience", en laissant sous-entendre qu’il faut faire la guerre au Vatican et en traitant Rome de "bornée et d’entêtée" (p.72-73). Pendant que Küng s’agite, le cardinal Döpfner, président de la Conférence épiscopale allemande et le théologien Yves Congar prennent la défense de Paul VI, ce qui met en furie notre prêtre rebelle.
En 1968, une bombe nucléaire frappe l’Église: l’encyclique "Humanae vitae", que Kûng compare à "un deuxième cas Galilée" (p.77)…, déchaîne les passions. Il ridiculise au passage l’encyclique de Pie XI "Casti connubii" (1930) qui vantait l’abstinence sexuelle. Maintenant, Paul VI fait montre d’une provocation effrayante avec ce décret qui ne s’écarte pas de la doctrine traditionnelle, sous la pression, paraît-il, d’un certain Karol Wojtyla, le futur Pape Jean-Paul II. Hans Küng applaudit la résistance mondiale et encourage tous les catholiques à la rébellion face à ce "diktat doctrinal" (p.80).
Les années 1968 et suivantes sont marquées par une véritable révolution: révolte étudiante, violence, refus de l’autorité et de la discipline, grèves, révolution sexuelle et culturelle, etc. au niveau de l’Église, de l’État et de la société. Küng en voit de toutes les couleurs (contestation tous azimuts) à la faculté de théologie de Tübingen. Le 2 juin 1968, dans un élan de révolte ecclésiastique, Küng, accompagné de soixante prêtres catholiques et protestants, célèbrent ensemble la Cène à Paris pour démontrer sa "vision de la succession apostolique" (p.94). Il affirme reconnaître la validité de l’ordination sacerdotale de ces pasteurs non catholiques face à "l’étroitesse d’esprit du Vatican" (p.95). Le Cardinal Marty, archevêque de Paris, condamne ce geste qui "pourrait mener à un schisme" (p.94) pendant que Congar et De Lubac désapprouvent Küng.
Dès 1962, après la sortie du livre "Structures de l'Église", on avait ouvert un dossier à Rome sur Hans Küng. En 1967, on l'invite à ne pas diffuser un nouveau livre "L'Église" avant d'avoir rencontré l'autorité romaine pour des mises au point. Notre théologien rebelle répond "en hâtant sa parution en français, anglais, espagnol et italien" (p.99).
Après toutes ces années postconciliaires, il se dit profondément déçu et choqué. On aurait massacré le Concile en refusant la modernité et les Lumières!! "L'Église hiérarchique médiévale, l'absolutisme papal, la restauration et le blocage tous azimuts, etc." (p.105) voilà les fruits de Vatican II. Il compare les cardinaux de la Curie "aux tsars rouges du Kremlin" (p.108) pendant que le Cardinal Ottaviani, son ennemi juré, déclare le 29 août 1968: "Küng propose une idée parfaitement fausse de l'essence de l'Église. Il est en fait plus proche des protestants que des catholiques" (p.108). Se déclarant "représentant du juste milieu", notre théologien rebelle se moque de l'obligation d'obéir au Pape (p.112-113). Il se dit le grand réformateur qui détiendrait la Vérité.
Hans Küng se vante d'avoir découvert le profil idéal d'un bon Pape: il devrait être ouvert au monde moderne avec une vision authentiquement évangélique, "acceptant la pluralité des théologies et laissant aux communautés locales la liberté au niveau de la spiritualité, de la liturgie, de la théologie, du droit canonique et de la pastorale" (p.122). Voilà la solution miracle pour arrêter la crise du clergé!

