À quoi tient la dignité?
Je t’aime, alors finissons-en. Je t’aime, mais quand tu souffres je ne peux pas le supporter; je t’aime, je veux que tu vives. Je veux que tu vives, mais pas dans cet état, de cette façon?!
Le débat sur l’euthanasie et sa commission sur la question de mourir dans la dignité a amené des médecins et des professeurs (bref des citoyens) à cosigner une lettre publiée dans Le Devoir portant une réflexion riche sur le sujet.
Dans cette lettre, ils abordent plusieurs points essentiels de la question. Mais pour cet article, j’en ai tiré une phrase qui a retenu mon attention: « Il faut ici penser aux familles qui se diviseront sur cette décision d'euthanasie entre ceux qui aiment trop leur être cher pour le tuer et ceux qui l'aiment trop pour le laisser vivre.»
Voici, à mon avis, un trait fondamental du débat sur l’euthanasie. Car, avouons-le, les arguments raisonnables semblent malheureusement toucher très peu les gens sur cette question. En un sens, je peux comprendre. Quand on voit notre père ou notre mère qui souffr; qui ne semble plus être la même personne; qui est faible alors qu’il ou elle a toujours semblé forte et qui ne peut plus aller aux toilettes seule. Quand on entre dans sa chambre et que cette personne ne nous reconnaît pas; qu’elle semble errer entre deux époques ou bien qu’elle porte un cancer depuis quatre ans, rémissions sur rémissions, rechutes sur rechutes. À ce moment, la vue de cette personne nous serre le cœur et heurte notre raison.
Mais cette personne qui ne semble plus être que l’ombre d’elle-même est pourtant toujours la même. C’est elle que nous aimons. Elle n’est pas disparue. Elle est seulement moins forte, plus fragile. Et il me semble que c’est précisément à ce moment qu’elle a besoin de nous, c’est à ce moment qu’elle a besoin qu’on lui dise Je t’aime pour ce que tu es, non pas pour ce que tu fais ou ce que tu étais capable de faire avant. Tu souffres et je veux t’accompagner dans cette souffrance. Là, l’amour qui était là avant la maladie se purifie… ou s’indigne.
Dans les deux camps (pour et contre l’euthanasie), on prône la dignité. Ceux qui sont «pour» soutiennent que la situation du malade est indigne et qu’on doit y mettre un terme; les autres pensent que la personne souffrante est toujours digne et qu’il faut plutôt essayer de la soulager et de l’accompagner le mieux possible jusqu’à la fin peu importe l’état de sa fragilité.
Je me range du côté de la dignité dans la maladie.
Il est vrai que cette dignité est difficile à percevoir. En fait, je pense qu’il nous est difficile de la voir, car nous sommes axés sur le faire plutôt que sur l’être. Si on détermine la dignité de quelqu’un seulement par rapport à ce qu’il est capable de faire, ou encore à sa santé parfaite, il est vrai qu’il est indigne d’être malade ou vieux. Si par contre, on tient pour digne ce qu’on est, c’est autre chose. Suis-je seule à avoir envie d'être aimé pour ce que je suis et pas seulement pour ce que je suis capable de faire? À mon avis, c’est à ce titre qu’il faut prendre en compte les faibles, les petits, les malades, les personnes âgées.
La dignité des bébés qui ne savent véritablement rien faire dans leurs berceaux n’est jamais remise en cause. Ils sont ce qu’ils sont et on les accueille malgré tout ce qu’ils ne sont pas capable de faire.
Souvent, nous entendons dire : «si je deviens légume, je veux qu’on mette fin à mes jours». C’est drôle qu’on puisse comparer un être humain à un légume seulement parce qu’il ne peut plus rien faire, pas même parler. Un être humain reste-t-il un être humain quand il est cloué au lit, fragilisé à l’extrême ou devient-il un véritable légume? Moi, je dis oui à l’être humain et pas seulement au faire humain; oui, à ce qui nous fait être humain, pas seulement à ce que fait l’humain.
