Le relativisme est le terreau de la déraison
Dernièrement un de mes nombreux contacts, longtemps directeur d’une revue spécialisée dans la promotion de pseudothérapies, publiait un texte d’opinion dans le quotidien Le Devoir et sur son blogue dans lequel il appelait les indépendantistes québécois à ne pas attendre l’indépendance du Québec afin de résoudre les problèmes sociaux, politiques et environnementaux qui font les manchettes de nos médias. Il souhaitait que les Québécois se mobilisent afin de confronter l’état de crise qui gangrène l’avenir du Québec. Que l’on souhaite ou non l’indépendance du Québec, cet appel à la mobilisation ne peut être que bien reçu par tous. Cependant, comme je l’ai écrit à cette relation, pour ce faire il faut des prophètes, des sages qui se lèvent pour montrer la voie à suivre.
Or, notre société est atteinte par un cancer de la pensée : le relativisme. Ce dernier transforme toutes vérités en de simples opinions qui sont valables, parce que partagées par certaines personnes. Dans cet esprit, aucune opinion ne peut prétendre à la véracité. Dans ce contexte, nos prophètes sociaux, politiques ou religieux ne peuvent jouer leur rôle de guides.
Dans ma lettre adressée à ce contact, je soulignais que la devise de son blogue pouvait aisément être interprétée comme un encouragement au relativisme : «Ne s'attacher à aucune théorie ou idéologie que ce soit. Éviter l'étroitesse d'esprit et demeurer ouvert au point de vue d'autrui. Vivre en dialogue.» En effet, ces phrases peuvent être lues comment un appel au relativisme. En ce sens, elles sont même contradictoires puisque cette devise fait appel au dialogue. Or, pour qu’un dialogue puisse s’engager, il faut la présence d’au moins deux personnes qui ne partagent pas le même point de vue. Point de vue qu’ils ont adopté en préférence à d’autres. Le risque n’est pas de s’attacher à une idéologie ou à une théorie. Non le véritable danger c’est que cette idéologie et que cette théorie nous attachent l’esprit et l’empêchent d’entrer en dialogue avec l’autre et d’évoluer. C’est là que nous devenons sectaires. Avant d’entrer en dialogue, il faut s’attacher à des idées, à des concepts, à des croyances, se définir soi-même par rapport aux autres.
Un grand théologien spécialiste de l’œcuménisme et du dialogue entre les religions, feu François Varillon, écrivait qu’avant de commencer un dialogue avec un autre courant religieux il faut être bien assis sur sa chaise. Autrement dit, il faut d’abord bien connaître sa propre religion, l’aimer, la critiquer si nécessaire… . Il faut donc s’y attacher… Ne pas s’attacher à une opinion, écrivait-il en substance, c’est d’être capable de percevoir la part de vérité dans l’autre et l’incorporer dans la nôtre. Au contraire, poursuivait-il, s’attacher à une opinion équivaut à la qualifier de vérité absolue. Voilà bien la pièce maitresse de l’argumentaire du relativisme : les vérités absolues n’existent pas !
Les disciples du Christ ne peuvent pas adhérer à cette manière de penser, eux qui voient en Lui le Chemin, la Vérité et la Vie. Je ne peux pas, au nom du dialogue, transformer cette vérité, qui est à la base de ma vie, en une simple et vulgaire opinion. Cependant, cette vérité absolue, que je partage absolument, ne m’empêche pas d’entrer dans un dialogue vrai avec l’autre.
Dans l’ère du relativisme, le dialogue est faussé, car toutes les opinions s’équivalent. Nous ne pouvons qu’écouter, sans plus. Non seulement le dialogue est faussé, mais le jugement est impossible, voir interdit. Car sur quelle base, en effet, puis-je asseoir mon jugement critique si tout est fondu dans un vaste amalgame d’idées toutes meilleures les unes que les autres ?
Pour les enfants de Dieu que nous sommes, le jugement critique est essentiel comme le rappel Saint-Paul dans sa première lettre aux Thessaloniciens. L’apôtre invitait les membres de cette communauté à ne pas éteindre l’Esprit et à ne pas déprécier «les dons de prophétie (…).» Il les exhortait plutôt à tout vérifier. «Ce qui est bon, écrivait-il, retenez-le; gardez-vous de toute espèce de mal.» (1 Th, 4 19-22). Ici l’apôtre Paul demande aux disciples du Christ de faire preuve de discernement afin de respecter les dons de l’Esprit. Il est évident que cet appel au discernement, nous pouvons l’étendre dans toutes les autres sphères de la vie religieuse et spirituelle.
Car, comme le soulignait le cardinal Ratzinger dans sa célèbre homélie prononcée tout juste avant l’entrée des cardinaux en conclave, conclave qui allait éventuellement l’élire comme Pape, «nous ne devrions pas rester des enfants dans la foi, dans un état de minorité. Et en quoi consiste le fait d'être des enfants dans la foi? Saint Paul répond: "Ainsi, nous ne serons plus des enfants, nous ne nous laisserons plus ballotter et emporter à tout vent de la doctrine" (Ep 4, 14). Une description très actuelle! Combien de vents de la doctrine avons-nous connus au cours des dernières décennies, combien de courants idéologiques, combien de modes de la pensée... La petite barque de la pensée de nombreux chrétiens a été souvent ballottée par ces vagues - jetée d'un extrême à l'autre: du marxisme au libéralisme, jusqu'au libertinisme; du collectivisme à l'individualisme radical; de l'athéisme à un vague mysticisme religieux; de l'agnosticisme au syncrétisme et ainsi de suite. Chaque jour naissent de nouvelles sectes et se réalise ce que dit saint Paul à propos de l'imposture des hommes, de l'astuce qui tend à les induire en erreur (cf. Ep 4, 14). Posséder une foi claire, selon le Credo de l'Église, est souvent défini comme du fondamentalisme. Tandis que le relativisme, c'est-à-dire se laisser entraîner "à tout vent de la doctrine", apparaît comme l'unique attitude à la hauteur de l'époque actuelle. L'on est en train de mettre sur pied une dictature du relativisme qui ne reconnaît rien comme définitif et qui donne comme mesure ultime uniquement son propre ego et ses désirs.»
Cependant, poursuivait le cardinal, nous chrétiens nous possédons une autre mesure avec laquelle nous pouvons juger ces divers courants : le Christ. Être influencé par les sectes, les mouvements occultes, ésotériques, les pseudothérapies, les dernières tendances à la mode, etc. est faire la preuve que notre foi est celle d’un enfant. La foi adulte, précise le cardinal «ne suit pas les courants de la mode et des dernières nouveautés; une foi adulte et mûre est une foi profondément enracinée dans l'amitié avec le Christ. C'est cette amitié qui nous ouvre à tout ce qui est bon et qui nous donne le critère permettant de discerner entre le vrai et le faux, entre imposture et vérité. Cette foi adulte doit mûrir en nous, c'est vers cette foi que nous devons guider le troupeau du Christ. Et c'est cette foi, - cette foi seule - qui crée l'unité et qui se réalise dans la charité. Saint Paul nous offre à ce propos - en contraste avec les tribulations incessantes de ceux qui sont comme des enfants ballotés par les flots - une belle parole: faire la vérité dans la charité, comme formule fondamentale de l'existence chrétienne. Dans le Christ, vérité et charité se retrouvent. Dans la mesure où nous nous rapprochons du Christ, la vérité et la charité se confondent aussi dans notre vie. La charité sans vérité serait aveugle; la vérité sans charité serait comme "cymbale qui retentit" (1 Co 13, 1).»
Il nous faut combattre le relativisme, ce fumier de la déraison, par le Christ qui est la Vérité. Nous ne devons pas baisser les bras devant cette nouvelle dictature, dernière œuvre de l’ange déchu. Revêtons l’armure de Saint-Paul et, dans l’amour et la charité, osons juger les faux prophètes et leurs œuvres qui ne portent pas de fruits.

